Seul avec mon clavier...
Plus tu pédales moins vite, moins tu vas plus loin!

Publié le lundi 30 septembre 2002



Lundi 30 septembre 2002

Jour 6 : Le marcheur solitaire
Tous les jours, je le voyais de la fenêtre de mon bureau. À heures fixes, 8 h 30 et 14 h 30, régulier comme un métronome, il apparaissait tout au bout de la rue S***, marchant sur le trottoir, la tête penchée comme s’il scrutait avec attention le moindre détail du chemin de béton où il déposait ses pas. Arrivé au bout de la rue S***, il tournait à gauche pour emprunter le trottoir du boulevard G***. Il traversait le pont de la rivière C*** puis il disparaissait vers le sud. Environ quarante-cinq minutes plus tard, il revenait. Il retraversait le pont, tournait sur la rue S*** et s’en allait au loin à l’est.

Il devait avoir environ 35 ans, quoiqu’il était difficile de pouvoir vraiment deviner son âge. Il marchait avec l’allure d’un homme de 50 ans alors que son visage donnait l’impression qu’il était dans la jeune vingtaine. Tous ceux qui le voyait passer se doutait qu’il n’avait pas toute sa tête à lui. Quand on le saluait, il marmonnait quelque chose qui ressemblait à « bonne hiour », sans lever les yeux de son trottoir hypnotique. J’ai toujours crû que ce marcheur solitaire devait connaître la moindre fissure, le moindre défaut des trottoirs, sur dix kilomètres de long.

Deux semaines avant sa disparition, j’ai remarqué une variation dans sa routine quotidienne. Tout juste avant de s’avancer sur le pont, il s’arrêtait puis tournait en rond sur lui-même, les yeux toujours fixés par terre. Parfois, il se grattait la tête énergiquement comme pour exprimer une incompréhension trop grande pour sa pauvre petite caboche. Puis il reprenait sa route en jetant parfois un regard vers l’arrière.

Le matin de sa disparition, je l’ai vu descendre la rue S***, prendre le boulevard G*** et s’arrêter avant le pont. Il était visiblement très nerveux, presque apeuré. Il s’est avancé très lentement pour traverser le pont, en marchant comme s’il voulait être plus léger qu’il ne l’était en réalité. Une fois de l’autre côté, il s’est éloigné d’un pas si rapide qu’il a failli tomber par deux fois. Mon téléphone a sonné : j’étais convoqué à la salle de réunion pour un remue-méninge. Je suis sorti de mon bureau en oubliant le marcheur solitaire.

Vingt minutes plus tard, le pont s’était effondré dans la rivière. Heureusement, personne ne se trouvait dessus au même moment. Quand on m’a appris la nouvelle, une bonne heure plus tard à la fin de la réunion, j’ai tout de suite pensé au marcheur solitaire : il savait que le pont se disloquait un peu plus à chaque jour parce que les fissures du trottoir ne cessaient de s’élargir.

Quand je suis revenu dans mon bureau, j’ai scruté le côté sud de la rivière dans l’espoir de voir la silhouette du marcheur parmi les curieux qui gênaient le travail du personnel de la voirie municipale. Selon son horaire si régulier, il devait être revenu de son trajet depuis belle lurette. Mais j’ai eu beau regarder et regarder, je ne l’ai jamais vu. D’ailleurs, plus personne ne l’a revu depuis.

Si vous voyez passer devant chez vous un drôle de marcheur sans âge, le nez collé sur le trottoir, faites-moi signe. Je m’ennuie.

PUBLIÉ PAR Zed | le 2002-09-30 15:56:34
Permalien | Ajouter un commentaire |

Menu
Un blogue de
Liens
Catégories

Un blogue Journal personnel/Pensées par Mon Blogue.com